Un lieu chargé d'histoires

Plaines d'Abraham : histoire d'un toponyme

Plaines d'Abraham : laboratoire du Nouveau Monde

Habitation et occupation des plaines d'Abraham :

Les plaines d'Abraham au coeur du système défensif de Québec :


Plaines d’Abraham : histoire d’un toponyme

Le nom «plaines d’Abraham» est communément utilisé dans le langage populaire pour désigner le parc des Champs-de-Bataille. Situé sur un promontoire naturel le long de la rive nord du fleuve Saint-Laurent, ce site a été au cœur du développement de la ville de Québec depuis sa fondation par Samuel de Champlain en 1608. Or, d’où vient cette appellation?  

L’hypothèse la plus probable fait remonter l’origine du toponyme à Abraham Martin. Compagnon de Samuel de Champlain, Abraham Martin (1589-1664), dit l’Écossais, arrive en Nouvelle-France vers 1620. À la fois pilote du Saint-Laurent et pêcheur en haute mer, il aurait été le premier pilote du Roi au Canada. Accompagné de sa femme, Marguerite Langlois, avec qui il aura neuf enfants, il s’installe à Québec où il reçoit en 1635 douze arpents de terre de la Compagnie de la Nouvelle-France. Dix ans plus tard, le Sieur Adrien Du Chesne, chirurgien de la Marine, lui donne en cadeau vingt arpents supplémentaires. Partagée entre la Basse-Ville et le promontoire de Québec, sa propriété allait des abords de la rivière Saint-Charles jusqu’à la Grande Allée, englobant ainsi une bonne partie du quartier Saint-Jean-Baptiste d’aujourd’hui Quelques années après sa mort, ses terres sont vendues aux Ursulines.

Contrairement à la coutume, c’est le prénom du personnage plutôt que son nom de famille qui est passé à l’histoire. Et cette appellation est très ancienne. Les premières mentions écrites du toponyme «Abraham» remontent au 18e siècle. À cette époque, il renvoie à différentes réalités géographiques. D’une part, certains actes notariés l’utilisent pour désigner l’escarpement nord du promontoire de Québec. Moins abrupte que la falaise qui fait face au fleuve au sud, cette pente prend le nom de côte d’Abraham. D’autre part, le toponyme est aussi utilisé pour nommer un chemin. Sur un plan de 1734 la «rue d’abraham» mène au «Chemin de La grande allez».

Plan de 1734
Ce plan de 1734 porte la première mention localisée avec précision du toponyme Abraham. La «rue d’Abraham» rejoint le Chemin de la Grande Allée, mais sans prolongement au sud, site actuel des plaines d’Abraham.
Source: Henry Hiché, Plan annexé à un contrat notarié, BANQ.

Probablement bien ancré dans le langage populaire, ce sont néanmoins les militaires, français comme britanniques, qui officialisent le toponyme à partir des événements de 1759-1760. Pour désigner les hauteurs du promontoire, lieu stratégique de la défense de la ville, le chevalier de Lévis écrit dans son journal: «La nuit du 18 au 19 [juillet 1759], ils [les Britanniques]firent passer quatre navires au-dessus de la ville, ce qui nous fit craindre pour cette partie. On envoya des détachements sur les hauteurs d’Abraham […] ». Lévis décrit également la côte d’Abraham: «cette côte d’Abraham règne presque parallèlement au fleuve Saint-Laurent, et va s’y réunir à l’embouchure de la Rivière du Cap rouge ». Les militaires britanniques ne sont pas en reste. Un capitaine du 43e régiment d’infanterie, John Knox, écrit dans son journal, publié plus tard sous le nom de The Siege of Quebec, qu’après être débarquées à l’Anse-aux Foulons et avoir gravies la falaise, les troupes «marched towards the town by files, till we came to the plains of Abraham ».

Au fil du temps, le toponyme «Abraham» a référé à plusieurs réalités différentes. Si au 18e siècle il servait à nommer l’escarpement nord du promontoire de Québec, la côte d’Abraham ne renvoie plus aujourd’hui qu’à une route menant de la Basse à la Haute-Ville de Québec. De même, le territoire désigné comme étant les hauteurs ou les plaines d’Abraham a beaucoup varié. À l’origine, il comprenait l’ensemble du promontoire de Québec. On trouve d’ailleurs encore en 1808 le toponyme écrit entre le chemin Sainte-Foy et la Grande Allée (Carte de 1808, Culte p. 31).  Suite à l’extension du faubourg Saint-Jean en 1820, le toponyme se déplace quelque peu vers l’ouest avant de glisser progressivement vers la partie au sud de la Grande Allée dans les années 1840 . Durant les décennies qui suivent, le territoire auquel le toponyme «plaines d’Abraham» renvoie se rétréci considérablement. Au début du 20e siècle par exemple, et ce même lors de la création de la Commission des champs de bataille nationaux en 1908, il ne comprend plus que le terrain situé entre l’actuel Musée national des beaux-arts du Québec et le domaine Mérici. Ce n’est que suite aux phases successives d’aménagement du parc des Champs-de-Bataille, qui prendront près d’une cinquantaine d’années à se réaliser, que le toponyme «plaines d’Abraham» en viendra à désigner l’ensemble du parc qui fait aujourd’hui la fierté de Québec.


Journal des campagnes du Chevaliers de Lévis en Canada, de 1756 à 1760, Montréal, C.O Beauchemin & Fils, 1889, p.184.

Journal des campagnes du Chevaliers de Lévis, p.273.

John Knox, The Siege of Québec and the Campaigns in North America, 1757-1760, Brian Connell éd., Mississauga, Pendragon House, 1980, p. 196.

Jacques Mathieu et Gilles Ritchot, «Le cadre naturel des hauteurs d’Abraham», dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham: le culte de l’idéal, Sillery, Septentrion, 1993, p. 32.


Plaines d’Abraham : laboratoire du Nouveau Monde

Lors de ses expéditions dans le Saint-Laurent au 16e siècle, Jacques Cartier s’intéresse aux ressources qu’offre le monde qu’il découvre. Il recherche bien sûr des métaux ou des pierres précieuses, mais il porte également un intérêt particulier aux arbres et aux plantes qu’il trouve à l’extrémité ouest du promontoire de Québec. Certains le considèrent comme le premier naturaliste de Nouvelle-France . Au siècle suivant, Louis Hébert, premier colon de la colonie, s’intéresse également à la flore du Canada. Apothicaire de métier, il procède à quelques expériences sur ses terres et affine ainsi ses connaissances des herbes et des plantes dans le but de préparer des remèdes efficaces contre diverses maladies. Son expertise en ce domaine amène d’ailleurs Champlain à lui confier la responsabilité de l’acclimatation de pommiers transplantés de Normandie . C’est aussi probablement lui qui, directement ou indirectement, fournit des plantes canadiennes à Jacques Cornuti, homme de science de la faculté de médecine de Paris, qui publie en 1635 un ouvrage intitulé Canadensium Plantarum, Aliarumque nondum Editarum. Il s’agit du premier livre de plantes du Canada dans lequel près de 80 espèces ou variétés de plantes y sont décrites .

L’actuel site des plaines d’Abraham a constitué un terreau propice aux expériences des naturalistes. Au 17e siècle, il a été parcouru par les plus grands savants en lien avec les instituts européens, notamment l’Académie royale des sciences de Paris. Parmi eux, trois ont particulièrement marqué l’histoire des Plaines.

Chirurgien, médecin et botaniste, Michel Sarrazin séjourne une première foisen Nouvelle-France de 1685 à 1694 à titre de chirurgien de la marine.Après trois années passées en France, il s’établit définitivementdans la colonie en 1697. Ses terres du fief Saint-Jean comprennent alors, selon toute vraisemblance, une partie de l’actuel parc des Champs-de-Bataille . Pendant plus de vingt ans, Sarrazin envoie des spécimens de plantes et de bulbes au tout nouveau Muséum d’histoire naturelle de Paris. Reconnu comme un des premiers botanistes canadiens, illaisse à sa mort, en 1734, près de 175 ouvrages, dont le populaire Catalogue et histoire des plantes du Canada. 

Michel Sarrazin (1659-1734)

Michel Sarrazin (1659-1734), savant, membre de l’Académie des sciences de Paris, chirurgien et naturaliste qui herborisa les plaines d’Abraham.
Source: Huile sur toile de Pierre Mignard, Musée de l’Île Sainte-Hélène.

À la mort de Sarrazin, le poste de médecin du roi reste vacant jusqu’à ce qu’il soit octroyé à Jean-François Gaultier en 1742. Médecin et botaniste, ce dernier continu en quelque sorte l’œuvre de son prédécesseur. Il reçoit pour ce faire la collection de livres laissée par Sarrazin à son décès de même que son manuscrit de 200 pages, Histoire des plantes du Canada, rédigé en 1707. Comme lui, Gaultier est en contact constant avec les savants de l’Europe et envoie continuellement des bulbes et des plants à la mère patrie. Il procède de plus, à la demande de Roland-Michel Barrin de la Galissonière, gouverneur de la Nouvelle-France, à l’inventaire complet des plantes du Canada.

Installé à la Haute-Ville, Gaultier connaît vraisemblablement très bien les ressources qu’offrent les Plaines. Pour soigner ses patients de l’Hôtel-Dieu, il utilise par exemple l’une de ses sources d’eau minérale qui contient de l’oxyde de fer ou encore l’une de ses variétés de thé des bois .C’est aussi lui qui sert de guide au célèbre et très réputé botaniste suédois Pehr Kalm lors de sa visite en 1749. Travaillant conjointement, les deux scientifiques parcourent les hauteurs de Québec et trouvent des spécimens de plantes jusqu’alors inconnus. Ces découvertes sont consignées dans un manuscrit que Kalm prépare, mais qui reste inachevé. On compte néanmoins dans son journal au moins une quarantaine d’espèces nouvelles que le savant localise probablement sur l’actuel site des Plaines . Parmi elles, trois sont nommées en l’honneur de ses collègues et de ses prédécesseurs: la première, le thé des bois, prend le nom de La Gaulthiera en l’honneur de Jean-François Gaultier; la seconde est nommée Sarracenia purpurea pour commémorer la mémoire de Michel Sarrazin; la troisième prend le nom de Galissoniera en l’honneur de l’ex-gouverneur Roland-Michel Barrin de la Galissonière, homme savant et passionné de sciences naturelles.

Thé des bois

Gaulthiera couchée, [Gauthiera procumbens]. Cette variété de thé des bois doit son nom au grand herboriste français Linné qui l’a ainsi dédiée à Jean-François Gaultier, botaniste et médecin du roi à Québec au milieu du 18e siècle. Elle était reconnue pour ses qualités astringentes, stimulantes et antidiarrhéiques.
Source: Photo d’Ariane Giguère.

Parallèlement à l’étude de la flore, Kalm et Gaultier s’intéressent également à d’autres domaines scientifiques: géologie, météorologie et astronomie. Les deux savants étudient les schistes caractéristiques du fond de terrain des Plaines de même que la colline rocheuse sur laquelle est construite la ville de Québec. Gaultier procède à des expériences météorologiques en faisant notamment des relevés de température quotidiens. Kalm, quant à lui, mesure, probablement à partir des Plaines, les variations entre le nord réel et le nord magnétique et peut ainsi fixer avec précision la localisation de Québec .

En définitif, chacun à leurs façons, explorateurs et savants comme Jacques Cartier, Louis Hébert, Michel Sarrazin, Jean-François Gaultier et Pehr Kalm ont su explorer et exploiter les hauteurs de Québec et, ce faisant, ont su contribuer au développement des sciences. Bien avant sa création, le parc des Champs-de-Bataille était déjà reconnu pour l’abondance et la diversité de ses ressources naturelles de même que comme lieu de prédilection pour mener des expériences scientifiques.


Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham: le culte de l’idéal, Sillery, Septentrion, 1993, p. 55.

Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », p. 60.

Jacques MATHIEU et André DAVIAULT, Le premier livre de plantes du Canada. Les enfants des bois du Canada au Jardin du roi à Paris en 1635, Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 1998, p.194.

Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », p. 57.

Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », p. 58.


Habitation et occupation des plaines d’Abraham

Espace naturel trônant fièrement au haut du cap Diamant, les plaines d’Abraham ont été depuis la fondation de la ville un espace prisé par ses habitants et ses dirigeants. Aujourd’hui lieu de rassemblement, de détente, d’interprétation et de divertissement, ce site a eu plusieurs vocations. Faisant partie d’un ensemble plus grand que l’on nomme le promontoire de Québec, ces terres ont servi, sous le régime français, de pâturage pour le bétail, pour la culture de certaines céréales de même que pour l’établissement de colons. Or, avec la prise de la ville par les Britanniques, les Hauteurs, et particulièrement sa partie sud, c’est-à-dire l’actuel site des Plaines, ont été convoitées par les militaires pour des raisons stratégiques. 

Vue des hauteurs de Québec à la fin du 18e siècle.

Vue des hauteurs de Québec à la fin du 18e siècle.
Source: J. Peachey, Vue des fortifications depuis les hauteurs, 1784, BAC.

L’occupation des Plaines sous le régime français (1608-1759)

Les premières concessions de terres sur le promontoire de Québec remontent au 17e siècle. Celui-ci est divisé en deux par la Grande Allée, chemin qui relie Québec à Cap-Rouge. La partie nord est principalement occupée par des colons de groupes sociaux inférieurs, tandis que la partie sud, soit notamment l’actuel site des Plaines, l’est par l’élite de la société.

Parmi les premiers occupants des Plaines, on compte notamment la famille Sevestre. Dès 1640, six des huit terres concédées sur le territoire compris aujourd’hui entre les remparts et les tours Martello appartiennent à cette famille de maîtres imprimeurs-libraires. Quittant Paris vraisemblablement pour fuir les persécutions du pouvoir royal hostile à certaines de leurs publications, Charles, Thomas et Jacques Sevestre, accompagnés de leur mère, s’établissent sur les Plaines. Charles est le seul à avoir des enfants: deux fils et cinq filles. Ce ne sont toutefois que ces dernières qui assureront la descendance de la famille.  

À la mort de Charles, une dispute s’élève entre les héritiers quant au partage de ses biens, notamment concernant une partie de la concession des Plaines. Plutôt que de la diviser, les parties s’entendent pour la laisser intact et la tirer au sort pour savoir à qui elle reviendra. Le hasard favorisa Catherine Sevestre et son mari, Louis Rouer de Villeray. 

Louis Rouer de Villeray descend d’une famille de petite noblesse italienne. Débarqué en Nouvelle-France vers 1650, il exerce différentes fonctions administratives avant de devenir en 1663 premier conseiller au sein du Conseil souverain, soit le quatrième personnage en importance dans la colonie après le gouverneur, l’intendant et l’évêque. Héritant du fait de son mariage de plusieurs terres sur les Plaines, Rouer de Villeray s’affère à agrandir son domaine. Suite à divers achats et à diverses concessions, il possède vers 1660 un immense fief aux portes de la ville et sur le plus beau site de Québec. Il nommera d’ailleurs ce domaine «la Cardonnière».

À la mort de Rouer de Villeray, c’est son second fils, Louis Rouer d’Artigny, qui hérite en 1701 du domaine. Celui-ci le démembrera entre 1720 et 1740, d’abord par obligation puisque les autorités coloniales désirent ériger une nouvelle ligne de fortification, puis par la suite peut-être pour en tirer quelques revenus. Louis Rouer d’Artigny meurt célibataire en 1744. Les terres de la Cardonnière seront par la suite regroupées à nouveau dans les années 1750 par l’herboriste Hubert-Joseph Lacroix.

Outre les Sevestre et les Rouer de Villeray, d’autres occupent également des parcelles de terres sur les Plaines. À l’ouest des Sevestre et, plus tard, des Rouer de Villeray, on trouve dans un premier temps les Augustines hospitalières de l’Hôtel-Dieu. Entre 1668 et 1702, celles-ci acquièrent quatre terres contigües localisées à l’emplacement actuel du Musée national des beaux-arts et de l’ancienne prison. Elles ne les exploitent pas directement, mais les louent à bail à divers preneurs qui les utilisent principalement pour faire paître le bétail. Un siècle plus tard, ces terres sont toujours offertes en location. Leur vocation a néanmoins changé. Les terrains attirent maintenant les gens de professions libérales qui établissent leurs résidences le long de la Grande Allée, de même qu’ils servent aux loisirs de l’armée.  Parmi ces personnes, on trouve notamment la fille du grand voyer, un avocat, un étudiant en droit, le directeur de l’Office des billets d’armée et Joseph Tardif, gardien de la maison de justice à Québec .

À l’ouest du domaine des religieuses, c’est-à-dire ce que l’on nomme aujourd’hui le terrain des sports des Plaines, ce sont des familles de colons qui occupent au 17e siècle des terres d’environ un à un arpent et demi de front, allant de la Grande Allée jusqu’au fleuve. Pour n’en nommer que quelques-uns, on compte Marie Langlois, Zacharie Maheust dit Point-du-Jour, Jacques Maheust, Jean Côté, Jean Normand, Gervais Normand et son épouse, Antoine Brassard, Père de Noël Pinguet . La plupart se servent de ces terres comme espace pour faire paître le bétail. Rares sont ceux qui y habitent. À partir de 1668, les Ursulines regroupent progressivement ces terres. En 1737, elles déclarent posséder dix arpents de front par dix de profondeur. Ces terres donneront aux Ursulines une certaine indépendance face aux aléas du marché quant à leur approvisionnement.

Régime britannique : l’armée convoite les hauteurs d’Abraham (1759-1860)

Le 18 septembre 1759, soit seulement quelques jours après la bataille décisive sur les plaines d’Abraham, Nicolas de Ramezay, lieutenant de l’armée française à qui il revenait de défendre le promontoire, livre la ville aux Britanniques. Aussitôt, les autorités militaires procèdent à une évaluation du système défensif de la ville. Ils constatent très rapidement l’importance d’occuper les hauteurs d’Abraham. Dès son installation à Québec, le gouverneur Murray fait construire une série de blockhaus pour assurer une présence militaire sur ce lieu stratégique. Il procède de plus à partir de 1763 à l’appropriation des terres sur lesquelles il désire construire une citadelle. En fait, les militaires sont très préoccupés par l’établissement des civils ou des religieux près des fortifications. En cas de conflit, il ne faudrait pas que des bâtiments bloquent les tirs d’artillerie, gênent le repérage de l’ennemi ou même qu’ils leur servent de refuge. Or, c’est pourtant ce qui arrive lors du siège de Québec par les Américains en 1775 et 1776 alors que ces derniers utilisent les habitations du faubourg Saint-Jean pour s’approcher des remparts. 

Pour les militaires, l’occupation des Plaines passe par la construction d’ouvrages défensifs: citadelle, batteries, redoutes, etc. La logique du plan de l’ingénieur Gother Mann en 1791, par exemple, est de construire deux redoutes sur les hauteurs d’Abraham à 1750 mètres de l’enceinte de la ville de façon à empêcher une armée ennemie de s’approcher trop près. Parallèlement, on rêve toujours de construire une citadelle.

Les militaires rencontrent néanmoins deux problèmes de taille: d’une part, le gouvernement britannique tarde à accorder les fonds nécessaires à la construction des ouvrages demandés; d’autre part, ils font face aux pressions exercées par l’expansion urbaine. Le premier problème se résorbera durant les premières années du 19e siècle. Face à la menace imminente d’une guerre contre les Américains (guerre 1812-1814), les militaires terminent les remparts, construisent des poudrières et renforcissent les fortifications de la porte Saint-Louis. Parallèlement, ils construisent quatre tours Martello sur le promontoire de Québec, dont deux sur l’actuel site des Plaines.

Ces nouveaux ouvrages ne freinent pas pour autant l’expansion urbaine. Au contraire, la vitalité économique de Québec attire de nombreux immigrants dont une partie cherche à s’installer sur le promontoire. De plus, les grands propriétaires fonciers que sont les Ursulines et les Augustines désirent lotir leurs domaines afin de rentabiliser leurs concessions. Même avant la construction des tours Martello 3 et 4 sur la partie nord du promontoire, le faubourg Saint-Jean était déjà bien peuplé. En 1796, on dénombre près de 1000 résidents. En 1806, cette population a doublé .

Devant cette réalité, les militaires se concentrent plutôt sur l’acquisition des terres au sud du promontoire, dont celles de l’actuel site des plaines d’Abraham. Contrairement au faubourg Saint-Jean, la construction des tours Martello 1 et 2 a retardé la progression des civils dans ce secteur. L’attrait pour les hauteurs d’Abraham ne faiblit par pour autant. Il faut aux militaires plusieurs années, c’est-à-dire jusque vers 1860, avant qu’ils ne contrôlent l’ensemble des terres des Plaines. Pour y arriver, ils procèdent à des transactions foncières (achats ou locations), mais utilisent également la force et la contrainte en occupant certaines parcelles, quitte à dédommager le propriétaire par la suite .

Laissées vacantes pour des raisons militaires, les plaines vont servir de terrain de manœuvre et de grand terrain de jeux pour les soldats en garnison. Elles vont aussi attirer de nombreux visiteurs qui désirent fouler le sol de la grande bataille. La vocation des plaines se transforme donc tout au long du 19e siècle d’un site stratégique à un lieu de mémoire, de rassemblement et de divertissement. Cette nouvelle vocation sera consacrée par la création du parc des Champs-de-Bataille en 1908.


Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham: le culte de l’idéal, Sillery, Septentrion, 1993, p.48-49.

Un arpent valait en Nouvelle-France environ 60 mètres.

Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », p.48.

Yvon Desloges, «Du site stratégique à la ville fortifiée, 1759-1830», dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham,  p. 125.

Yvon Desloges, «Du site stratégique à la ville fortifiée », p. 126.


Les plaines d’Abraham au cœur du système défensif de Québec

En 1985, Québec est officiellement reconnu par l’UNESCO comme ville du patrimoine mondial. Cette distinction, la ville la doit en grande partie à la conservation de ses fortifications. Dès la fondation de Québec, les autorités françaises se préoccupent de la défense du nouvel établissement. Bien qu’assez modeste au 17e siècle, le système défensif de la ville s’améliorera au fil du temps pour faire de Québec au 19e siècle une réelle cité fortifiée. Or, pour que ce système soit efficace, il doit pouvoir profiter des avantages naturels que lui offre la topographie du territoire. Parmi ceux-ci, on pense notamment au promontoire de Québec et, plus particulièrement, à son point le plus élevé, les plaines d’Abraham.

Les fortifications françaises

Les premiers ouvrages de fortification sur le promontoire de Québec remontent à la fin du 17e siècle. En 1690, la ville se dote d’une première enceinte, une palissade de bois flanquée de quelques bastions de pierre , pour protéger son côté ouest. Trois ans plus tard, devant la rumeur d’une attaque anglaise, le gouverneur Frontenac et l’intendant Champigny autorisent la construction d’une seconde enceinte: «Cette nouvelle ligne de défense, plus régulière, englobe une partie des hauteurs du Cap-aux-Diamants et se prolonge presque en ligne droite jusqu’au-dessus de la falaise surplombant la Potasse .» L’ancienne enceinte de bois est remplacée par un mur en maçonnerie et une redoute s’élève sur les berges de la rivière Saint-Charles de même qu’une autre sur les hauteurs du cap Diamant .

Les travaux, supervisés par le chevalier Boisberthelot de Beaucours, sont néanmoins critiqués par le nouvel ingénieur de la colonie, Jacques Levasseur de Neré, débarqué en 1694. Ce dernier reproche en effet à Beaucours d’avoir construit sa fortification en deçà des hauteurs du cap Diamant. De plus, l’ingénieur juge la redoute située sur les Hauteurs insuffisante pour empêcher un ennemi d’occuper ce lieu stratégique. Levasseur va donc tenter de corriger les lacunes des ouvrages de Beaucours en construisant notamment des retranchements sur le sommet du Cap et en débutant des travaux pour une nouvelle enceinte.

En 1716 débarque en Nouvelle-France un nouvel ingénieur du roi. Il s’agit de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry qui occupera cette fonction jusqu’à sa mort en 1756. Celui-ci dessine au cours de sa carrière plusieurs plans de fortification de Québec. Il propose également, durant ses premières années passées dans la colonie, de construire une citadelle sur les hauteurs du cap Diamant. Or, ce projet restera lettre mort faute des fonds nécessaires et dû également au manque de volonté de la métropole. Sous la gouverne de Maurepas, Secrétaire d’État à la Marine de 1723 à 1749, le Conseil de la Marine oriente sa stratégie de défense de la colonie non plus uniquement sur la défense de la capitale, mais également sur celle de Louisbourg et de Montréal. La métropole finance dorénavant la fortification de ces deux villes au détriment de Québec.

Plans de fortification

Cette carte, réalisée par Chaussegros de Léry en 1722, illustre les plans de l’ingénieur pour fortifier Québec. On remarque notamment la citadelle située sur le cap Diamant, citadelle qui ne verra le jour que près d’un siècle plus tard. Celle-ci sera construite par les Britanniques.
Source: Chaussegros de Léry, Plan de la ville de Québec, 1722, BAC.

La situation évolue néanmoins à partir de 1745. À cette date, la forteresse de Louisbourg tombe aux mains des Britanniques. Cet événement provoque un climat de panique à Québec. La population presse le gouverneur d’améliorer les défenses de la ville. Une assemblée, comprenant le gouverneur, l’intendant, les principaux officiers, l’évêque, de même que quelques représentants des marchands et des négociants, décide d’élever une nouvelle enceinte. Chaussegros de Léry redessine de nouveaux plans qui intègrent notamment les bastions construits par Levasseur de Néré sur les hauteurs du cap Diamant . Il revient également avec l’idée de construire une citadelle, mais encore sans succès. D’ailleurs, la décision d’entreprendre ces travaux se prend à l’insu des autorités métropolitaines qui n’auront d’autres choix que de finalement les approuver et d’en financer une partie. Le reste sera l’affaire des coloniaux.

En 1759, à l’aube du siège de la ville par les troupes du général James Wolfe, l’enceinte de Léry n’est toujours pas terminée. Plusieurs facteurs expliquent ces retards: travaux menés à la hâte et sans trop de planification, dépassement de coûts, changement de plans en cours de réalisation, etc. D’ailleurs, cette fortification ne sera pas déterminante dans la défense de la ville en 1759. Au contraire, dès que les Britanniques se rendent maîtres des hauteurs d’Abraham au matin du 13 septembre, la ville devient très vulnérable, voire indéfendable. 

Les fortifications britanniques

Après leur installation dans la ville, suite à la reddition de Québec le 18 septembre 1759, les autorités britanniques procèdent à l’inspection des fortifications. Elles confient la tâche à l’ingénieur Patrick Mackellar qui conclue au piètre état de l’enceinte de Chaussegros de Léry, en partie à cause de l’inachèvement de celle-ci. Pour y remédier, le gouverneur James Murray ordonne en 1760 que l’on termine les remparts et que l’on construise une série de sept blockhaus sur le promontoire. Le gouverneur propose également la construction d’une citadelle mais, comme ce fut le cas pour ses prédécesseurs français, la métropole ne donne pas suite au projet faute des fonds nécessaires. 

Les Britanniques comprennent très rapidement l’importance d’occuper les hauteurs d’Abraham. Ils en ont la preuve lorsque les Américains choisissent d’y établir leur camp et des batteries lors de l’invasion du Canada en 1775-1776. Cette attaque américaine, même si elle fut un échec pour les agresseurs, motive néanmoins les autorités coloniales à repenser le système défensif de la ville. Frederick Haldimand, gouverneur du Canada de 1778 à 1786, fait dresser une carte topographique du cap Diamant. Pour des raisons de coûts, il hésite cependant entre des ouvrages temporaires (en bois) et des ouvrages permanents (en maçonnerie) . Même si la première option déplaît aux ingénieurs, c’est celle qui sera retenue.

Les travaux débutent en 1779 et sont dirigés par l’ingénieur William Twiss. Batteries, redoutes, retranchements et bastions sont construits sur le promontoire de Québec. Ce qui est néanmoins le plus remarquable des travaux de Twiss demeure la construction d’une citadelle sophistiquée, dite citadelle temporaire, sur les hauteurs du Cap. Celle-ci intègre les ouvrages français et notamment les bastions de la Glacière et du Cap.

Dû notamment à la rareté de la main d’œuvre spécialisée de même qu’aux rigueurs de l’hiver, les travaux de Twiss avancent très lentement. Ceux-ci sont même interrompus en 1783 lors de la signature du traité de Versailles entre l’Angleterre et les États-Unis. Si ce traité met fin aux hostilités, le répit est de très courte durée. Le contexte politique en Europe et en Amérique ravive les tensions entre Britanniques d’une part et Français et Américains de l’autre. Celles-ci amèneront les autorités coloniales à encore une fois réévaluer et à repenser le système défensif de la ville. Mais une chose ne change pas: l’importance stratégique des hauteurs d’Abraham.

L’ingénieur en charge de revoir les fortifications de Québec à la fin du 18e siècle est Gother Mann. Son plan se divise en quatre points:

  1. construire un rempart qui ceinture entièrement la haute-ville, et non plus seulement son flanc ouest;
  2. occuper les hauteurs d’Abraham;
  3. protéger l’enceinte de Chaussegros de Léry par des ouvrages défensifs auxiliaires;
  4. construire une citadelle .

À l’instar de ses prédécesseurs, Gother Mann ne recevra pas les fonds nécessaires à ses ambitions. Tout au plus pourra-t-il construire, avant de quitter le Canada en 1804, quelques poudrières et la porte Prescott de la côte de la Montagne, ainsi que réparer l’enceinte de Léry. Ses plans ne tomberont pas pour autant aux oubliettes. Au contraire, ce sont eux qui seront utilisés durant les trois premières décennies du 19e siècle pour faire de Québec une réelle citée fortifiée.

C’est de nouveau la menace d’une invasion américaine qui relance le projet de fortifier Québec au début des années 1800. En raison du blocus continental mené par Napoléon en Europe, Londres doit compter sur le Canada pour lui fournir du bois, voire des navires. Conséquemment, la défense de la colonie s’avère cruciale. Cela prendra plus de 25 ans avant de compléter les plans élaborés par Mann. La première tâche sera d’élever les remparts entourant la Haute-Ville, au haut de la falaise. Sans attendre l’avis de Londres, le gouverneur Craig donnera ensuite son accord à la construction d’ouvrages auxiliaires dans le fossé devant la porte Saint-Louis de même qu’à l’érection de quatre tours Martello. Celles-ci, dont la construction débutera en 1808, seront terminées deux ans plus tard, exception faite de la tour 4 qui ne sera complétée qu’en 1812 . Enfin, la citadelle est mise en chantier en 1820 pour être achevée en 1831. Il ne restera plus après cette date qu’à ajouter des bâtiments auxiliaires (hôpital, prison, etc.) .  

Depuis la fondation de Québec jusqu’au milieu du 19e siècle, les plaines d’Abraham ont représenté un lieu stratégique pour la défense de la ville. Dominant en hauteur la ville et le fleuve, principale voie de communication, les autorités coloniales, françaises comme britanniques, ont vu en ce site la clé de voute du système défensif de Québec. Or, des contraintes de coûts et de main d’œuvre ont freiné leurs ambitions.

Assez modeste sous le régime français, l’occupation des hauteurs d’Abraham fut plus importante sous le régime britannique: blockhaus de Murray, citadelle temporaire, tours Martello, citadelle permanente. Des fouilles ont été entreprises à l’été 2006 et se sont poursuivies en 2007 dans le but de mettre à jour les vestiges de l’un des sept blockhaus (celui situé sur les hauteurs du cap Diamant). On peut également observer encore aujourd’hui sur les Plaines le tracé du rempart de la citadelle temporaire. Quant aux tours Martello 1 et 2, elles trônent toujours fièrement sur les Hauteurs et sont utilisées par la Commission des champs de bataille nationaux à des fins d’interprétation et d’animation historique. Enfin, la citadelle délimite l’extrémité est des Plaines et est aussi un lieu d’interprétation historique en plus de toujours constituer une base militaire opérée par l’armée canadienne.

Blockhaus numéro 1

Blockhaus numéro 1. 
Source: T. Patten, 1761, Royal Ontario Museum.

Les tours Martello

Les tours Martello constituent des ouvrages permanents de fortification construits en pierres. Utilisées depuis plusieurs siècles en Méditerranée pour notamment combattre la piraterie,  elles sont devenues très populaires en 1794 auprès des Britanniques après qu’une de ces constructions, située au cap Mortella en Corse, ait tenu en échec pendant deux jours deux vaisseaux de la Royal Navy. Impressionnés par son efficacité, ces derniers décidèrent d’en construire le long des côtes anglaises pour défendre l’île contre la menace française. En 1808, on en comptait 73 .

L’enceinte de Québec et les fortifications

La ligne de l’enceinte de Québec et les fortifications avancées,
les tours Martello 1 et 2.
Source: Gother Mann, 1791, BAC.

Ce type d’ouvrages a aussi été utilisé en Amérique du Nord pour défendre les colonies. Au total, 17 tours Martello ont été construites au Canada au 19e siècle: Halifax, Québec, Kingston, Saint-Jean (N.B). À Québec, c’est face à la menace américaine que le gouverneur Craig autorise, sans attendre l’avis de Londres, la construction de quatre tours de ce type sur le promontoire de Québec, dont deux sont situées sur les plaines d’Abraham (tours 1 et 2). Débutées en 1808, les tours 1, 2 et 3 seront complétées 1810 alors que la quatrième le sera deux ans plus tard. Fonctionnelles lors de la guerre 1812-1814, elles n’ont toutefois pas été mises à l’épreuve puisque Québec n’a jamais été attaquée durant ce conflit.

Grâce à leur architecture propre, les tours Martello sont peu coûteuses à construire et faciles à défendre. Elles sont disposées à peu près parallèlement à l’enceinte sur toute la largeur du promontoire et se protègent mutuellement. La structure de la tour est particulière. Le mur ouest, qui fait face à l’ennemi, est très épais alors que le mur est, plus mince, peut facilement être détruit par les canons de la ville au cas où la tour serait prise par l’ennemi. Les deux tours du centre (2 et 3) et celles situées aux deux extrémités (1 et 4), devaient abriter respectivement une garnison d’à peu près 20 et 12 hommes. Ces garnisons devaient prévoir leur subsistance pour une période d’environ un mois, soit jusqu’à leur relève.

Les ouvrages de fortification définitifs

Les ouvrages de fortification définitifs, comprenant notamment les tours Martello, figurent sur ce plan de la ville de Québec de 1871.
Source: Plan of the city of Quebec for the Quebec & Levis Directory, 1871, BAC.

Visite d’une tour Martello

1. Entrée de la tour

L’unique accès à la tour est situé à l’étage et est orienté vers l’est, c’est-à-dire vers l’enceinte. L’échelle, une fois tiré à l’intérieur, rendait la tour inaccessible à l’ennemi. Il pouvait y avoir un crochet ou un palan au-dessus de la porte extérieure pour entrer et sortir les objets lourds.

2. Premier étage: la caserne

À l’origine, les planchers étaient faits de bois (probablement du chêne) que l’on laissait au naturel ou que l’on peignait en gris. Les murs étaient soit sur la pierre, soit blanchis à la chaux (mélange de chaux, d’eau et de vinaigre). Ce revêtement possédait la double propriété d’éclairer la pièce et de la désinfecter. La caserne constituait la pièce principale de la tour. Les soldats y dormaient, y mangeaient et y passaient leur temps libre. En entrant, ceux-ci déposaient leurs fusils sur un support en bois aménagé autour de la colonne centrale. Des lampes à huile, accrochées aux murs, éclairaient les lieux.

La tour ne possédait pas de latrines ni de salle d’ablutions: l’hygiène personnelle laissait à désirer. Les soldats utilisaient des pots de chambre dont la vidange quotidienne constituait une corvée.

La tour était aussi dotée d’un foyer qui servait à chauffer, à éclairer et à cuire les aliments. Les accessoires, fournis par le régiment, se composaient presque essentiellement d’une grande marmite suspendue à la crémaillère et d’une louche de service. Une longue table et deux bancs servaient aux repas et aux jeux. Les soldats devaient fournir leur couvert composé généralement d’une assiette, d’une tasse, d’une cuillère et d’un couteau.

Des couchettes en bois à deux étages étaient aménagées contre le mur ouest. La literie, très modeste et fournie par le régiment, comprenait une paillasse, changeable chaque année, et une couverture de laine grise.

À l’origine, l’accès au rez-de-chaussée se trouvait à mi-chemin entre la colonne centrale et le foyer. Une trappe en bois se refermait sur un escalier abrupt, ce qui permettait de récupérer l’espace. Un palan était suspendu au gros crochet de fer fixé au plafond pour hisser les objets lourds de l’extérieur vers l’intérieur de la tour et pour les descendre à l’étage inférieur qui servait notamment d’entrepôt.

L’étage de la caserne disposait également d’embrasures à canon. L’une pointée vers le nord, l’autre vers le sud et toutes deux installées dans des embrasures, les caronades de calibre 9 protégeaient l’espace entre les tours.

3. La voûte et les murs

La forme voûtée du plafond ajoute à la solidité de la structure: les joints ébranlés à la suite d’un bombardement se resserraient et offraient ainsi aux pierres une meilleure prise. Pour obtenir une forme voûtée, on construisait d’abord une armature en bois sur laquelle on déposait les pierres (grès, calcaire ou brique selon le cas) et mortier. Ce dernier était composé de chaux, de sable et d’eau. Lorsque le mortier était sec, on enlevait l’armature en bois. Quant à la colonne centrale, elle supporte toute la structure de la tour. Son centre est rempli de débris de pierre et de mortier.

Les murs de la tour possèdent également des caractéristiques propres à ce type de construction. D’une part, le mur ouest, qui en cas d’attaque aurait fait face au tir ennemi, est très épais et donc très résistant. D’autre part, le mur est, du côté de la ville, est beaucoup plus mince. Cette faiblesse offrait la possibilité de détruire la tour à partir de l’enceinte en cas de capture par l’ennemi. Quant aux trous pratiqués dans le mur ouest, ils assuraient l’aération de l’étage. Ils sont dits en «chicane», c’est-à-dire qu’ils se rejoignent à l’arrière et montent à l’intérieur du mur.

4. L’accès à la plate-forme

L’escalier était conçu de façon à ce qu’en cas de poursuite à l’intérieur de la tour par l’ennemi, l’axe autour duquel monte l’escalier protège le défenseur (habituellement droitier) par son renflement alors que ce même renflement aurait obligé l’ennemi à se découvrir pour tirer. En montant l’escalier vers la plate-forme, on remarque également les deux meurtrières. Celles-ci n’offrent qu’une petite ouverture de l’extérieur, mais s’élargissent à l’intérieur pour donner au tireur un grand angle de visé tout en le protégeant des projectiles ennemis.

5. Plate-forme

Au moins 1,8 mètre* de brique sépare l’étage principal du toit qui supporte la plate-forme. Même si cette dernière fut conçue pour recevoir cinq pièces d’artillerie, trois seulement y furent installés**.

* Les dimensions sont réduites dans le cas des tours 1 et 4.

** Les plates-formes des tours 1 et 4 étaient conçues pour recevoir trois pièces d’artillerie, mais une seule y fut installée.

6. Le rez-de-chaussée

Le mur ouest à cet étage est à son plus épais, c’est-à-dire environ 5 mètres (les dimensions sont réduites dans le cas des tours 1 et 4). Comme à l’étage supérieur, le plancher était à l’origine en bois. Les soldats y circulaient avec prudence et portaient des chaussures à semelles cousues ou à chevilles de bois afin d’éviter la formation d’étincelles.

On trouvait au rez-de-chaussée le magasin. Cette grande pièce servait à l’entreposage des vivres. La garnison était en poste pour une lune et devait prévoir tout ce dont elle avait besoin jusqu’à sa relève. Des barils contenaient du bœuf ou du porc salé, des pois séchés, de la farine, de l’huile à lampe, etc.

Comme à l’étage de la caserne, on remarque au rez-de-chaussée des ouvertures dans les murs. Situées au ras du sol et disposées à intervalles réguliers, ces trous d’aération assuraient la circulation de l’aire dans la tour. La faiblesse produite par ces ouvertures était compensée par des arcs qui répartissent le poids sur toute la structure.

Le tambour et la poudrière se trouvent aussi à cet étage. Le premier est une pièce où l’on préparait les charges de poudre pour différents besoins(gargousses, cartouches). Avant d’exécuter ces tâches, les soldats s’assuraient que les portes étaient très bien fermées pour éviter toute fuite et ainsi réduire les risques d’explosion. La poudrière, comme son nom l’indique, servait quant à elle à conserver la poudre. Elle pouvait contenir jusqu’à 150 barils (75 barils pour les tours 1 et 4) de 75 livres (34 kg) chacun. Les trous d’aération, nombreux dans cette pièce, permettaient de la garder au sec. Comme pour la structure principale de la tour, la forme voûtée du plafond protégeait la poudrière d’un effondrement éventuel de l’étage supérieur.  

Enfin, cinq réservoirs d’eau (trois seulement pour les tours 1 et 4) ont été creusés dans le sous-sol de la tour. L’eau de pluie, recueillie sur le toit par des rigoles, était acheminée par des conduits pratiqués dans la structure de pierre jusqu’aux réservoirs. Cette eau ne devait servir qu’en cas de siège. Pour les besoins quotidiens, des puits se trouvaient à proximité.

Chronologie

1775-1776: Début de la guerre de l’Indépendance américaine. Les Américains échouent dans leur tentative d’annexer la province de Québec à leur territoire.
1808-1812: Construction et armement des quatre tours Martello de Québec.
1809: Début des travaux d’aménagement d’une redoute autour de la tour 2. Elle ne fut jamais terminée.
1812: Seconde invasion du Canada par les Américains. Elle est arrêtée à Châteauguay au sud ouest de Montréal.
1821: Les poudrières sont vidées de leur contenu et les plates-formes désarmées.
1823: Construction des toits en bardeaux de cèdre pour protéger les tours et l’artillerie contre les intempéries.
1846: Les tours sont régulièrement visités par un gardien qui maintient les feux l’hiver et aère l’été lorsqu’elles ne sont pas occupées.
1850 (c.) La tour 2 sert de caserne de surplus à la «Cavalry» en baraquement sur les Plaines.
1857: Le toit et le parapet de la tour 4 sont détruits par le feu.
1860: Les tours sont occupées durant l’été par une vingtaine de soldats.
1862: Le toit de la tour 3 est détruit par le feu. Il sera refait ainsi que celui de la tour 4, et seront tous deux recouverts de feuilles de fer-blanc.
1863: Des artilleurs et des soldats mariés sont en casernement permanent dans les tours malgré les conditions de vie difficiles.
1864-1867: La tour 1 est utilisée temporairement par un laboratoire d’artillerie après l’explosion de ses locaux.
1871: Départ des troupes britanniques pour l’Angleterre. Les tours sont remises au gouvernement canadien.
1892-1907: La tour 4 est habitée par un agent de la paix et sa famille.
1902-1936: Le toit de la tour 1 sert de support au réservoir d’eau de la Ross Rifle Factory.
1905: Démolition de la tour 3 pour faire place au pavillon MacKenzie de l’hôpital Jeffery Hale.
1910: Acquisition de la tour 4 par la Commission des champs de bataille nationaux et restauration d’envergure.
1914-1918: La tour 2 sert d’entrepôt à munition.
1936: Acquisition des tours 1 et 2 par la Commission des champs de bataille nationaux et restauration de la tour 1.
1937: Restauration des tours 2 et 4.
1941-1962: La tour 1 sert d’observatoire à la Société royale d’astronomie du Canada.
1964: Restauration de la tour 4.
1979: Mise sur pied d’un programme d’interprétation des tours Martello.
1985: Aménagement d’expositions temporaires.
1992: Restauration des tours 1,2 et 4 et fouilles archéologiques à la tour 2.
1994: Aménagement d’expositions aux tours 1 et 2.
2000: Aménagement de la tour 2 pour des activités d’animation.

La citadelle temporaire est un ouvrage défensif construit sur les plaines d’Abraham, plus précisément sur les hauteurs du cap Diamant. Débutés en 1779 sous la supervision de l’ingénieur William Twiss, les travaux englobent notamment les bastions du Cap et de la Glacière érigés sous le régime français de même que le blockhaus de Murray construit une vingtaine d’années plus tôt en bordure de la falaise. Les travaux, qui avancent lentement à cause d’un manque de main d’œuvre spécialisée, sont interrompus en 1783 suite à la signature du traité de Versailles qui mettait fin aux hostilités entre les Britanniques et les Américains. La citadelle restera inachevée. Faite de bois et de terre, ce qui explique son appellation de «temporaire», elle sera détruite lors de la construction de la citadelle actuelle en 1820. 

Vue de la citadelle temporaireVue de la citadelle temporaire et des fortifications depuis les hauteurs d’Abraham.
Source: J. Peachey, 1784, BAC.


Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham: le culte de l’idéal, Sillery, Septentrion, 1993, p. 70.

André Charbonneau, Yvon Desloges et Marc Lafrance, Québec, ville fortifiée du XVIIe au XIXe siècle, Québec, Éditions du Pélican, Parcs Canada, , 1982, p.35.

Jacques Mathieu et Alain Laberge, «À l’époque de la Nouvelle-France », p. 70.

André Charbonneau, Yvon Desloges et Marc Lafrance, Québec, ville fortifiée du XVIIe au XIXe siècle, p.53.

Yvon Desloges, «Du site stratégique à la ville fortifiée, 1759-1830», dans Jacques Mathieu et Eugen Kedl dir., Les plaines d’Abraham, p. 116.

Yvon Desloges, «Du site stratégique à la ville fortifiée», p. 121.

Ivan J. Saunders, A history of Martello Towers in the Defence of British North America, 1796-1871, Ottawa, National Historic Parks and Sites Branch, Parks Canada, Indian and Northern Affairs, 1976, p. 31-32.

Yvon Desloges, «Du site stratégique à la ville fortifiée», p. 128.

Geoff Hutchinson, Martello Towers. A Brief History. Imprimé par M & W Morgan, Red Lake Terrace, Ore, Hastings, 1994. p. 13.